La toile que nous voulons

Lundi dernier se tenaient à Beaubourg un ensemble de conférences dans le cadre des "entretiens du nouveau monde industriel". Avec cette année pour toile de font -je vous le donne en mille- la Toile. Le Web. Les Internets.

Ses origines, son boom, et les implications sur la société actuelle.
Son ou ses futurs possibles, qui restent à imaginer.
Avec, à la barre, plein de beau monde : Axelle Lemaire, Bernard Stiegler, Julian Assange...

Julian Assange on Stage Wild Assange appeared!

C'était passionnant mais aussi particulièrement dense. Avec des notions académiques/philosophiques/techniques souvent pointues.

[ATTENTION Toutes ne sont pas forcément maîtrisées pas votre serviteur. Si vous avez relevez des aberrations, il ne faut pas hésiter -> damien at uzful.fr]

Voici quand même quelques idées et concepts intéressants :

L'HYPOTHÈSE INITIALE

Selon Bernard Stiegler, notre société actuelle est "malade", ou du moins pas en aussi bonne santé qu'elle pourrait (devrait ?) l'être. Son modèle global étant en grande partie auto-destructeur.

Ça, c'était pour la vision macro pas super funky mais réaliste. Et le Web dans tout ça ?

Et bien la bonne nouvelle c'est que le Web des origines, celui de Tim Berners-Lee, est un vecteur d'accès à l'information, un créateur de débats et de liens sociaux, un moteur de création de richesse et de synergie assez fantastique.

En gros, une sorte de super usine à néguentropie.

Et ça, ça pourrait bien aider à faire évoluer notre hypothèse initiale.

MAIS (il y a toujours un "mais"), la moins bonne nouvelle c'est que le Web d'aujourd'hui et bien... C'est aussi ça, mais pas que.

C'EST PAS NOTRE INTERNET, CA NON

Depuis l'utopie des débuts, la logique économique est passée par là.
Et il faut bien avouer que notre toile actuelle se rapproche plus d'un eco-systeme semi-fermé tenu par les géants de la Silicon Vallée que d'un grand bain de savoir collectif à la Wikipedia.

La main-mise des "Géants du Web" pose plusieurs soucis, dont un qui est particulièrement pernicieux. Ils utilisent (quasiment) tous des mécaniques de développement enfermantes.

Que ce soit Amazon, Netflix, ou Spotify avec leurs algorithmes de recommandation, les "filter bubbles" de Google & la mise en avant de ses propres services, ou encore Facebook et son algo d'apparition des infos dans votre feed (anciennement EdgeRank)... Tout est fait pour proposer aux utilisateurs un choix de plus en plus restreint de sites, films, livres, musiques, personnes avec lesquelles interagir.

ALGOS A GOGO

Cette vision algorithmique, cybernétique dans son sens premier (via une volonté de d'analyse et de contrôle) est terriblement efficace, génératrice de $$$ quasi automatiquement, mais aussi discutable à grande échelle.

Lentement mais surement, cette utilisation massive des données personnelles couplée à une cuisine algorithmique de + en + complexe tend à "lisser" les comportements.
A les rendre de plus en plus prévisibles. Et plus les choix se réduisent, mieux les algos fonctionnent : ils génèrent encore plus de cash. La boucle est bouclée.

Le problème c'est qu'une société plus lisse, et bien ça sous-entend des individus moins critiques, moins créatifs. Et qui se sentent de plus en plus impuissants à contrôler leur destin commun. (Si le sujet vous intéresse, creusez-donc un peu du côté de la conjecture de Von Foerster)

Le système tourne tellement bien qu'il ne produit plus aucune nouveauté.
C'est la victoire du vide, de l'entropie1.

"We are not Evil. Aren't we ?"

UBER ET L'ARGENT D'UBER

Les "nouveaux géants" (Uber, Airbnb, Booking.com, BlaBlaCar...) utilisent d'autres ressorts tout aussi critiquables.
Prônant la sacro-sainte disruption, la nouvelle "économie du partage" n'est (souvent) rien d'autre qu'on bon gros capitalisme de plateforme déguisé. On est face à de nouveaux systèmes destructeurs de valeur ultra efficaces, car dopés au numérique.

Sous le capot, on retrouve toujours le même fonctionnement : "je paye moins cher, voir même pas du tout [localement], mais je me fais enfler sur le long terme [globalement]".

Ce type de plateformes propose de "magiquement" (et à bas prix) résoudre des problèmes réputés insolubles. Et c'est d'ailleurs ce qui les rend si sexys aux yeux de certains gouvernements.

Mais c'est sans prendre en comptes les externalités négatives du système, qui devront malheureusement bien se payer un jour ou l'autre.

Jeanne était loin de penser que son appli uber puisse un jour se retourner contre elle.

RETOUR VERS LE TURFU

Si on se projette un peu, souhaite-on vraiment dépendre de super-entreprises globales (leur croissance est particulièrement agressive pour gagner en effet de réseau) automatisent et "algorifient" (c'est pas très Bernard Pivot comme tournure, mais vous captez l'idée) des domaines comme la santé, l'éducation, les infrastructures ?

Un système en roue libre qui retire l'humain de l’équation, on a vu ce que ça peut donner d'un point de vue économique. (ce documentaire est top sur le sujet)
Alors quid d'un point de vue sociétal ?

Le problème est posé :

"Le vrai enjeu de la cop 21 n'est pas le climat mais bien l'entropie."

B.Stiegler

C'EST PAS SUPER OPTIMISTE TOUT CA :/

C'est un peu le reproche que je ferais à la conférence : un énoncé très intéressant de beaucoup de problèmes et de leur fonctionnement, mais finalement assez peu de solutions proposées.

Mais pas de panique.

Déjà, tout n'est pas binaire. Là ou un Google est enfermant sur certains points, il propose aussi de très bons outils de collaboration, de synergie. Et on retrouve cette ambivalence dans pas mal d'exemples précédents.

La Technologie est pharmacologique : C'est à la foi un moyen de soigner la société et un accélérateur de ses maux.

B.Stiegler, toujours.

Gageons que plusieurs dirigeants d'entreprises commencent à se poser ce genre de questions.
Et à notre échelle, on a aussi quelques pistes de réflexion :

OU CA PARLE SOLUTIONS

  • Pour ce qui est des recherches "non-enfermantes", des alternatives existent. Allez fouiller du côté de DuckDuckGo, par exemple.

  • Si les géants du Web arrivent aussi bien à nous connaître, c'est aussi parce que nous leur servons nos données personnelles sur un plateau d'argent. Pour vous en convaincre, faites donc un tour dans les options de ciblage des Facebook ads, ou fouillez les autorisations demandées par de simples applications lampe torche. La aussi, des moyens de reprendre la main sont en train d’émerger, comme l'excellent projet "Hub Of All Things" (cette vidéo est top pour comprendre).

  • Les mouvements Open Source, Maker, Open innovation, Open Knowledge etc sont des alternatives contributives parfois encore un peu balbutiantes, mais passionnantes. Et à suivre avec grand intérêt. Des ressources en vrac : Makery, socialter, Usbek et rica

  • Une autre solution est à fouiller du côté de la surveillance des algorithmes. Ceux-ci sont devenu tellement imbriqués et complexes qu'il n'est pas si étonnant que la créature puisse échapper à ses créateurs. Une obligation d'un minimum de transparence dans leur fonctionnement pourrait éviter ce type d'excès.

  • De manière générale, se renseigner sur les business models des services et plateformes, questionner leurs impacts globaux semble être une bonne idée. Un indice : si le service est gratuit ou particulièrement peu cher par rapport à son bénéfice, c'est que ça pue l’entourloupe.

  • Le futur du Web reste encore à construire. A contre courant d'un Facebook, certains mécanismes mettent de côté les individualités pour gagner un effet de groupe. Je pense bien entendu à Wikipedia, mais aussi à des initiatives scientifiques comme Fold.it, sociétales avec le sulfureux /b/ de 4chan (à l'origine d'un énorme pan de la culture web) ou Reddit, ou encore techniques comme GitHub.

OU CA CONCLUE

Et pour finir, en fil rouge, on retrouve cette fameuse quête de la néguentropie, que ce soit chez Julian Assange ou dans la version plus personnelle de Von Foerster :

"one moral imperative: we need to make people as différent as possible" J.Assange

"I act always so as to increase the number of choices.". H.Von Foerster

Plus facile à dire qu'à faire.
Mais c'est à garder dans un coin de tête, vous ne trouvez pas ?


  1. On parle d'ici d'entropie par opposition au terme de "néguentropie" que l'on retrouve chez Schrödinger et bien d'autres. Le problème c'est que ce terme, à la frontière de la physique et la philosophie, est un fameux bordel à définir. Voilà une interprétation personnelle : je le vois comme la capacité multiplicative d'un système à créer de la valeur, de la nouveauté, du savoir via le mélange, la confrontation et le hasard. On se rapproche un peu du principe de synergie et son fameux 1+1=3. Mais bon, pour en discuter plus longuement il faudrait vraiment le faire devant une bière :3